titre27Bilal Marmid, journaliste et écrivain marocain, a visité le pays de Fidel Castro. Pour TelQuel, il raconte les joies et les misères des Cubains… et l’incroyable situation des Sahraoui(e)s qui y croupissent depuis 30 ans.

Après d'interminables heures de vol sans parvenir à tuer le temps, l'avion se pose à l'aéroport José Marti de la Havane. Autour de moi, tout me porte à croire que Cuba s'est figée dans le temps. Un espace rongé par la négligence. Des bâtisses dégradées. Des visages criant en silence leur profonde affliction provoquée par une vie difficile. Rodé aux signes de la misère au Maroc, j'ai acquis un don qui me fait facilement dénicher les différences entre riches et pauvres. Ces minutes de silence sont vite brisées par le rythme de la fameuse “Guantanamera” qui s'échappe d'une voiture datant, au plus tard, des années 50 ; ce rythme dansant me fait réaliser que la Havane est une étrange alliance d'allégresse et de lutte.

Des Arabes… et des Marocains
Au Centro Habana, le quartier le plus populaire de la ville, la misère est aussi ostensible. J'ose demander si c'est le système idéologique du pays et la lutte longue et accablante contre les Etats-Unis qui ont fini par noyer les Cubains dans une indigence si affligeante, un dénuement si déplorable. Lorenzo, que je viens de rencontrer, réfléchit avant de m'expliquer que, sous embargo, on doit faire preuve de génie ou maîtriser le système D. Ayant pris le temps d'accéder à l'esprit de la Havane, je fais la connaissance d'Aymane, un Libanais résidant à Cuba depuis des décennies. Il a publié des ouvrages en arabe, avant que les soucis de la vie ne lui ôtent le goût de s'exprimer dans la langue de ses ancêtres. Souriant, il me salue d'un hochement de tête. Il me parle des Maures qui atteignirent la grande île à la fin du seizième siècle. Il se réfère aux écrits de Garcia del Pino racontant l'arrivée de dizaines d'esclaves musulmans en l'an 1596 à La Havane. Certains étaient des Mamelouks de Fès et de Tunis…. Lorenzo l'interrompt pour me dire que le quartier Juanillo que nous avons visité la veille a été habité par les Arabes mais aussi d'autres endroits comme Camarino ou Santa Amalia. Cependant, ils ne sont devenus plus nombreux qu'après la première guerre mondiale, particulièrement des Libanais et des Palestiniens. Ces histoires d'Arabes du Moyen Orient m'indiffèrent au plus haut point. Je demande à Aymane s'il connaît des Marocains résidant à Cuba. Interloqué et d'un ton moqueur, il me répond : “N'as-tu pas remarqué des Marocains sahraouis partout dans la ville, ceux qu'on a fait venir de force pour les bourrer d'idéologie contre un ennemi fictif ?”. Je lui explique que “leur pays, le Maroc, c'est leur ennemi !”. Il acquiesce, ajoutant que “la majorité des Cubains réalisent maintenant que les Sahraouis vivant parmi eux sont les victimes de faux calculs castristes”.

Victimes du Polisario… oubliés à La Havane
Nombreuses sont les prostituées de La Havane d'origine sahraouies. Elles en sont réduites, la vie ardue dans le pays du communisme oblige, à se mettre en file avec les autres jineteras et à s'offrir aux clients du tourisme sexuel, majoritaires dans l'île. Des années durant, le “commerce” lié à la déportation des enfants des camps de Tindouf, contre le gré de leurs parents, battait son plein. Le meilleur moyen était le chantage qui consistait pour le Polisario à garder les parents comme otages à Tindouf, si ces derniers tenaient à revoir leur progéniture. Longtemps, les Cubains furent convaincus que le Maroc était un pays où la mort vous guette au tournant, la torture y étant un tribut incontournable. C'était l'image véhiculée par un régime tentant de justifier le déplacement et l'aide accordée aux enfants sahraouis : on faisait croire qu'on les préparait à défendre une cause. “Au début, on croyait qu'ils venaient apprendre le marxisme léninisme et les manœuvres de la guerre mais on n'a tardé pas à découvrir qu'aussitôt arrivés, et à l'insu des observateurs internationaux, ils étaient acculés à travailler de force, particulièrement les filles qui, de plus en plus, déplorent leur sort”, chuchote Ricardo, journaliste cubain de la nouvelle génération qui estime qu'aucune brise n'a soufflé sur Cuba depuis 1959, date à laquelle Castro a pris les rênes du pouvoir. Ricardo a une envie folle, semble-t-il, de tout déballer. Chaque arrivage d'enfants sahraouis est une aubaine pour les groupes de touristes à la perversité desquels ils servent d'exutoire. Avant cela, ils sont initiés, par des formateurs, aux principes de la vente de chair humaine, parfois au vu et au su des malfrats du Polisario. Ironie du sort, les nouveaux venus sahraouis apprennent la Bayamesa, l'hymne national cubain puis la devise cubaine “patrie et liberté”. Commence alors une longue tragédie pour ces pauvres qui apprendront, très tôt, que leur pays d'accueil se nourrit de slogans et que le mot liberté y rime avec exploitation.

Privations le jour… perversion la nuit
Le visiteur de la Havane n'échappera point à l'emprise d'une vie nocturne ahurissante. Mon ami le Tunisien Hadi, qui n'en est pas à sa première visite, ne se lasse point de me dire, avant d'arriver, qu'en cette ville, on est acculé à se départir de la monotonie de tous les jours pour entrer de plain-pied dans le sensationnel. La vie des Cubains oscille entre la galère du jour et les plaisirs de la nuit. La beauté des Cubaines est enivrante. Devant un tel charme étourdissant, le visiteur se laisse emporter par le goût de l'aventure et envoûter par les plaisirs de la découverte. Après que nous avons savouré nos Mojitos, Hadi contacte Paola qui lui fixe rendez-vous à l'hôtel. Comme toutes les filles de joie depuis l'ère de Batista, Paola et ses semblables vivent à la merci des hommes du pouvoir qui mènent des campagnes de lutte contre la traite des blanches… Pour être à l'heure à son rendez-vous, Hadi s'obstine à prendre un Coco taxi. Le taxi driver me surprend par ses dons de polyglotte, comme beaucoup de Cubains d'ailleurs. Bien que rompus à la survie moyennant une poignée de pesos, ils ne croupissent pas dans l'illettrisme. Sans préalable, l'homme nous interroge sur nos origines. Je lui demande s'il connaît le Maroc… Avec un goût d'amertume, il me répond qu'il est cubain et non américain. “Nous les Cubains, nous connaissons le monde entier, et le monde entier nous ignore”… Un sourire illumine son visage de nouveau et il me parle de Guerrouj et du jeune roi aux commandes du pays. Sans se démarquer du reste de ses compatriotes, il évoque le Che, Castro et Marti à tout bout de champ, tout en reconnaissant que les principes ne suffisent pas, à eux seuls, à nourrir ses quatre enfants. Ras-le-bol des conditions socio-économiques déplorables et d'une vie au jour le jour…

À l'hôtel, Paola fait signe de la main à Hadi quand nous arrivons. Je comprends, alors, la précipitation de ce dernier pour la rejoindre. Elle est éblouissante. Elle aussi se vante de son instruction. A Cuba, il n'est pas étonnant que les professionnelles du plus vieux métier du monde soient instruites et sachent fort bien qui est le militant, journaliste et écrivain Raul Rivero… Elle parle sans répit et s'évertue à expliquer comment, tout comme ses collègues, elle s'est convertie à l'euro plutôt qu'au dollar qui a perdu, à leurs yeux, de son éclat. Elle m'interroge à plusieurs reprises sur la rétribution des prostituées au Maroc et me raconte spontanément comment des Sahraouies lui font concurrence et s'offrent à meilleur marché. Elle en connaît même une qui a réussi à quitter l'île.

La nuit de la Havane m'emporte, tout comme les autres visiteurs, dans un même élan. Entre volupté et sentiment, point de frontière… C'est le secret de Cuba l'ensorceleuse. Que de visiteurs ont succombé à ses charmes ! Les maux des Cubains s'apaisent en se déhanchant au rythme de la Salsa. A l'autre bout du monde, ils vivent séquestrés et séquestrent d'autres, à contrecœur. Ils savent tout de nous. Et nous, que savons-nous d'eux ? Les vapeurs d'El Havano et l'éternel porteur de leurs espoirs et de leurs maux, Fidel Castro…

Telquel