Les réactions en chaîne des responsables algériens et du polisario consécutives à l'annonce du rapport de Kofi Annan sur le Sahara ne surprennent personne. Elles relèvent d'une logique de paranoïa où le refus d'admettre la vérité et la justice supplée à la démagogie. Il a suffi que le secrétaire général des Nations unies prononce une phrase que tous les observateurs avaient déjà entendue, écoutée et commentée depuis plus de quatre ans, qu'il formule une proposition que la communauté internationale dans toutes ses composantes, gouvernementales, parlementaires, civiles aussi, a déjà adoptée - à savoir une solution politique négociée au Sahara - pour qu'une levée de boucliers soit organisée et orchestrée en Algérie, entraînant dans ses méandres et marécages un ci-devant ministre d'Etat à l'Intérieur dont la hargne pour son pays n'a apparemment d'égale que sa rage devant le triomphe de la raison sur ce dossier.

Serait-elle inédite, nouvelle même, que la proposition de Kofi Annan, qui a privilégié la légalité, provoquerait la même ire algérienne. Mais elle vient en effet remettre les choses à leur place, autrement dit, et c'est l'une des premières retombées louables, les Nations unies reprennent leur rôle dont on craignait à un moment qu'il ne fût sacrifié sur l'autel des incompréhensions et des amalgames. Il convient de le dire : c'est tout à l'honneur de l'Onu, et surtout de son secrétaire général, de conforter une position, celle de la légalité. Ensuite, puisqu'il s'agit d'un dossier qui n'en finit pas d'empoisonner l'atmosphère et de bloquer les énergies au Maghreb, de prendre son courage à deux mains pour dire la vérité à ceux, victimes patentées ou inspirateurs de l'autisme politique, qui s'en prennent aujourd'hui à Kofi Annan.

Que le rapport du secrétaire général des Nations unies soit rendu public quarante-huit heures avant la visite officielle que le Président de la République de Chine, Hu Jintao, entame depuis lundi au Maroc, constitue à l'évidence un événement heureux. La Chine, on ne le répétera jamais assez, est passée pour ainsi dire par une négociation politique avec la Grande-Bretagne pour récupérer le territoire spolié de Hong Kong. Et la communauté internationale l'y avait encouragée. Le Maroc avait fait de même avec l'Espagne qui, en vertu de l'accord de Madrid du 14 novembre 1975, avait rétrocédé le Sahara à son ayant-droit, le Maroc. C'est dans la même vision, au demeurant, que Maroc et République de Chine s'inscrivent, le premier pour défendre ses droits sur ses provinces du Sud récupérées, la deuxième pour revendiquer Taïwan, qui est au peuple chinois ce que le Sahara est au peuple marocain, une âme et plus qu'un symbole. C'est pourquoi la formule d'autonomie élargie illustre la solution politique la plus réaliste que l'Onu défend avec conviction et arguments. Et que Chine et Espagne soutiennent avec raison.

La violence des propos du sieur Mohamed Abdelaziz est à la mesure de son désappointement face à une logique de raison et de droit. Dès lors que ses commanditaires se sont mis à fantasmer sur la sempiternelle fiction d'un micro-Etat, qu'ils lui ont taillé un costume de présidentiable, il s'est projeté dans celle-ci, croyant piétiner les normes internationales, faire fi tout simplement de la réalité du monde. Il n'est pas pire " complot " que celui monté contre le Royaume du Maroc avec la création ex nihilo, de " réfugiés à Tindouf " et de cette mascarade de " rasd " qui tourne en quenouille ! Le polisario, Mohamed Abdelaziz, avaient-ils existé au temps où l'Espagne colonisait le territoire, où le Maroc posait clairement la revendication aux Nations unies pour récupérer ses provinces ? Où se trouvaient-ils ? Au Maroc, bien entendu, et l'histoire l'a déjà enregistré. Quant aux menaces proférées par lui pour reprendre les agressions contre notre territoire, il en prendra seul la lourde responsabilité.

Nous revenons, en fin de compte, à la case départ, trente ans en arrière pour revivre une atmosphère similaire. Nous rappelons qu'en février 1978, l'armée algérienne, agissant sous couvert du polisario, avait été ouvertement impliquée dans les agressions sauvages contre la localité d'Amgala, ensuite, des années plus tard contre l'Ouarkziz, et que seule la construction sur ordre de feu S.M. Hassan II du Mur de défense avait stoppé les incursions et les agressions au nom " du droit de suite ". En fait de guerre du polisario contre le Maroc, il s'agissait, il s'agit toujours essentiellement, de guerre de l'Algérie contre le Maroc. Rien n'y fera, tout le monde en convient et soutient que la clé du problème est entre les mains de l'Algérie.

Ce n'est pas faute de vouloir résoudre un tel conflit, si le Maroc applaudit à l'initiative de l'Onu. Mais parce qu'aucune autre option, ni militaire ni référendaire, ne semble déboucher sur une solution. Toutes les options, y compris celle du référendum que le polisario – qu'on ne s'y trompe pas – avait sabotée, ont été vouées à l'échec parce qu'elles ne trouvaient pas grâce aux yeux des responsables algériens et de leurs stipendiés. Il restait la solution politique, négociée, consensuelle entre toutes les parties concernées. Au gouvernement algérien de choisir encore s'il est " concerné " ou simplement " intéressé ", tant il est vrai que par le passé, une grave et malencontreuse confusion avait été entretenue à cet égard, l'Algérie jouant sur tous les tableaux.

On continue à présent à se poser la même question : l'Algérie est-elle concernée et auquel cas elle devrait aller aux négociations, comme le suggère Kofi Annan, bille en tête, c'est-à-dire à visage découvert ? L'Algérie est-elle simplement intéressée en revanche, moyennant quoi elle devrait laisser les coudées franches à ses protégés du polisario, puisque le secrétaire général de l'Onu invite celui-ci à engager des négociations directes avec le Maroc pour promouvoir une solution politique durable ? Autant dire, en effet, que la porte reste ouverte pour le gouvernement algérien, pour peu qu'il s'inscrive dans une perspective d'avenir, d'autant plus que les Nations unies cautionnent la mise en œuvre d'une solution politique et offrent aux uns et aux autres une sortie honorable qui nous rappellerait cette " paix des braves ", cette réconciliation historique entre la France du général de Gaulle et l'Allemagne de Konrad Adenauer.

On n'en est peut-être pas là encore, mais l'adhésion aux propositions de Kofi Annan constituerait à coup sûr le premier pas vers un rapprochement nécessaire, parce que la paix n'est pas simplement menacée, et cette menace n'est pas circonscrite à un pan précis de la région. Les germes de la dissidence, dont le polisario fait l'objet de nos jours, n'ont pas que des relents ethniques mais aussi intégristes, ils prospèrent dans un terreau saharien qui englobe le sud de l'Algérie, le nord du Niger, le nord du Mali et de la Mauritanie, le sud-ouest de la Libye, bref toute une vaste et incontrôlable mouvance désertique sur laquelle Alger n'a aucune prise et que l'idéologie extrémiste, aux couleurs de l'intégrisme venu d'ailleurs, est en train de fédérer.

Si le gouvernement algérien ne veut rien y voir, ni entendre, il lui faudra s'y résoudre à plus ou moins long terme, il lui faudra gérer la bourrasque de l'irrédentisme nouvelle manière de ces populations qui prennent conscience de leur identité mais aussi des réalités pétrolières et minières.

Hassan Alaoui | LE MATIN