Tous les marocains en parlent. Les chantiers et les grands travaux que le Maroc est en train de mener ne les laissent pas indifférents. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il s’agit d’une situation nouvelle. Le Maroc a en effet, connu de grandes réalisations, par le passé : barrages, routes, aéroports, etc., mais le nombre des travaux actuels est une première. Toutefois, les analyses économiques de cette situation ne sont pas nombreuses, et la plupart d’entre elles se contentent d’évoquer le caractère important des projets réalisés, ainsi que les effets, directs et indirects qu’ils induisent.

Il importe de se demander si ces projets constituent des actions isolées que l’on réalise par-ci, par-là, ou au contraire, s’inscrivent-ils dans une politique globale qui, elle-même, fait partie d’une vision stratégique d’ensemble qui relève d’une approche multidimensionnelle où l’économique se mêle au politique et au social, dans le but de stimuler la croissance ?

Des réalisations de grande importance

Sur le plan économique, parce que c’est de cette dimension qu’il s’agit ici, des chantiers majeurs, il en existe plusieurs. Comme il est impossible d’être exhaustif sur un tel sujet, il suffit de faire référence à quelques cas significatifs.

Le premier est la mise en place du plan « Emergence » dont l’ambition est de mettre en place une stratégie dynamique sur le plan industriel et sur lequel, nous ne reviendrons pas dans cet article (voir l’événement de notre dernière livraison).

Le deuxième est le lancement d’un vaste programme touristique, dont la plus importante composante est le plan « Azur ». Ce programme a pour ambition de conforter la position compétitive du tourisme du Maroc et de contribuer à en faire l’une des premières destinations touristiques du bassin méditerranéen en atteignant le chiffre de 10.000.000 de touristes à l’horizon 2010. Il s’agit d’un enjeu de développement majeur puisqu’il va permettre de diversifier l’offre marocaine en l’orientant également vers le tourisme balnéaire, alors qu’elle était jusqu’ici très élitiste (mettant en valeur uniquement le charme de ses villes impériales, et notamment Marrakech). Pas moins de six stations balnéaires sont inscrites dans le cadre du plan « Azur », dont cinq d’entre elles, le long de la côte atlantique, de Larache à la plage blanche, près de Guelmim, aux confins du Sahara, en passant par Mogador (Essaouira), Taghazout et El-Haouzia. La sixième est celle de la côte méditerranéenne à Saïdia. Quatre de ces stations sont actuellement concédées à des aménageurs internationaux, il s’agit de Saidia, Mogador, El Haouizia et Lixus.

Le troisième est le plan de développement urbain que sont en train de connaître les villes de Rabat et de Salé, avec l’aménagement de la vallée de Bouregreg. Ce projet s’inscrit dans une perspective de développement durable, puisqu’il vise à promouvoir les deux villes (et leur région) sur le plan économique (création de zones touristiques, de parcs industriels et d’espaces commerciaux), sur le plan social (amélioration de la qualité de vie de leur population, et ce, notamment, grâce à une meilleure accessibilité aux services sociaux, aux loisirs et à un logement de qualité) et sur le plan environnemental (dépollution de l’oued Bouregreg, meilleure navigabilité, etc.).

Le quatrième exemple est le développement des infrastructures de transport et logistiques grâce à la poursuite du programme autoroutier marocain, le doublement de plusieurs voies ferrées existantes et surtout, le port Tanger – Méditerranée. Œuvre structurante, TangerMed, a pour objectif de s’imposer comme un levier de taille pour le développement du Nord et sa promotion comme acteur et partenaire incontournable dans les échanges économiques mondiaux. Implanté sur le site du Détroit à l’intersection des grandes routes maritimes du monde (35 km à l’est de Tanger et à 15 km de l’Europe), ce site comprend un port développant les activités conteneurs, TIR, céréales, marchandises générales et passagers, une zone franche logistique, destinée à l’entreposage des marchandises et à une transformation de qualité, des zones franches industrielles, conçues principalement pour des industries de production tournées vers l’export et une zone duty-free commerciale.

Cette liste ne fait pas allusion aux très nombreux projets qui se préparent un peu partout, aux quatre coins du Maroc, chaque jour, notamment, dans le cadre de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain. Ces projets, dont la vocation première est d’améliorer les conditions de vie des franges défavorisées de la population marocaine pourraient avoir également un impact économique non négligeable.

Il semble que la finalité de ces grands chantiers est d’ouvrir à l’économie marocaine des perspectives concrètes, de création de richesses, et donc de croissance, fondées sur la réalisation d’investissements physiques, gages d’une amélioration de la productivité des facteurs de production et susceptibles de renforcer la confiance des agents économiques dans un avenir économique meilleur.

Les défis à relever et les conditions de la relance

La réalisation de cet objectif dépend, cependant, des capacités du Maroc à relever un certain nombre de défis. Quatre défis majeurs semblent importants à relever afin de mettre en place les conditions nécessaires pour la relance de la machine économique.

Le premier est la promotion de la demande intérieure, force motrice de la croissance. Or, celle-ci montre des indices inquiétants au Maroc. Toutes les composantes de la demande intérieure ne sont pas dans le rouge, mais il convient de ne pas se voiler la face et ignorer les tendances en cours. En effet, si la composante investissements des administrations publiques, est au beau fixe grâce au lancement des chantiers cités ci-dessus, il n’en est pas de même en ce qui concerne ses deux autres composantes, les investissements des entreprises et la consommation des ménages. En ce qui concerne, notamment cette dernière, il ne peut pas en être autrement si l’on sait que d’après un rapport de la Banque mondiale, bien que la pauvreté ait régressé - de 19 % à 15 % entre 1999 et 2004 pour une population de 30 millions - elle reste importante. Par ailleurs, elle est fragile et sensible à la volatilité de la croissance économique liée au secteur agricole. D’un autre coté, la consommation des ménages ne peut s’améliorer que si le taux de chômage baisse dans des proportions significatives.

Or, selon la même étude, pour réduire le taux de chômage qui reste important, dans les années à venir, notamment dans les zones urbaines où il est de 18,4 %, l’économie marocaine devra maintenir un taux de croissance annuelle de l’ordre de 6 %. Les conclusions du Haut Commissariat au Plan confirment ce constat en montrant que, dans le domaine des niveaux de vie, la consommation des ménages n’a progressé que de 1,7 % par an au lieu des 2,4 % fixés par le plan 2000-2004, et ceci en raison d’une croissance économique modérée. On est devant une situation sous forme de cercle vicieux, et il est urgent de s’attaquer sérieusement à ce problème.

Le deuxième est la capacité du Maroc à attirer les entreprises et les capitaux internationaux. Dans une économie globalisée, la croissance n’est pas obtenue que par la capacité des entreprises marocaines à conquérir les marchés étrangers, mais également par la capacité du territoire national à attirer des entreprises étrangères. Aujourd’hui, les entreprises désireuses de s’implanter dans un pays quelconque, peuvent disposer de comparaisons entre les performances de différents sites au regard de critères aussi variés que la stabilité des prix, la qualité des infrastructures, le montant des loyers, les charges sociales, etc. La multiplication de ces comparaisons internationales et le succès du « benchmarking » dans tous les aspects de la vie économique, sont l’illustration même de cette rivalité croissante entre les territoires sur un nombre sans cesse accru de critères censés assurer aux investisseurs potentiels l’existence d’un environnement entrepreneurial performant. Plusieurs études montrent que le Maroc n’est pas très compétitif en coûts des facteurs (salaire de la main-d’œuvre, prix des matières premières, ...).

Si l’on tient compte également du déficit que nous enregistrons dans certaines compétences, on comprendrait pourquoi les IDE (Investisseurs Directs Etrangers) ne se bousculent pas aux portes du Maroc, qui préfèrent, parmi les pays méditerranéens, la Turquie, Israël ou Chypre. La présence des IDE dans un pays a pour effet d’augmenter les échanges commerciaux de ce dernier avec le reste du monde. Plus de 50 % du commerce mondial provient des échanges intra-entreprises. C’est pour dire que le Maroc, qui cherche à promouvoir ses exportations, a tout à gagner à créer un climat favorable aux investisseurs étrangers, afin qu’ils le perçoivent comme un réel site d’investissement.

Le troisième défi à relever est celui de la mise en place d’une véritable politique régionale. Il est facile de constater qu’au Maroc, il existe de grandes disparités entre les régions de Casablanca et de Rabat d’un côté et les autres régions du pays de l’autre. Or, ces disparités économiques et sociales entre les régions du Maroc nuisent à l’émergence d’un ensemble cohérent et homogène et affaiblissent les possibilités de dynamisme que pourrait développer cet ensemble.

Aussi, faut-il mettre en place une politique régionale fondée sur le principe de solidarité, qui passe par un soutien à l’échelon local, en fonction des besoins exprimés sur place, mais aussi des objectifs globaux de développement pour le Maroc. Une telle politique régionale doit viser à réduire les disparités entre les régions autour d’un certain nombre de buts communs à toutes les régions comme : l’accessibilité à tous les services sociaux et administratifs (scolarité, santé, eau, électricité, etc.), le soutien à l’emploi, la promotion de l’égalité des chances, et la protection de l’environnement.

Cette politique doit s’appuyer sur l’élaboration de projets de développement régional intégrés pour mettre en place des infrastructures durables et encourager les perspectives économiques dans les zones défavorisées.

Le quatrième défi est lié à la mise en place d’un système de bonne gouvernance. Il faut l’avouer, le Maroc doit faire énormément d’efforts dans ce sens s’il veut réellement mettre en place des mécanismes effectifs de relance de l’activité économique. L’un des facteurs importants qui découragent l’investissement dans notre pays, est celui lié aux processus de décision qui existent au sein de l’administration. Ces processus sont, d’une part longs et d’autre part, fondés sur des procédures, généralement méconnues du public.

Dans un rapport de la Banque mondiale, celle-ci recommande au Maroc d’intégrer la gouvernance dans tous les secteurs (économique, politique et social), mettant ainsi l’accent sur la transparence, la responsabilité et le concept « d’inclusivité ». Celui-ci touche tant à la prestation de services publics qu’aux activités productives pour les pauvres et les marginalisés. Il s’agit de soutenir la promotion d’un système judiciaire impartial et la création d’un climat d’investissement marqué par une plus grande participation des petites et des moyennes entreprises.

Il faut souligner que ces défis ne sont pas les seuls à relever par le Maroc, pour créer un bon climat pour stimuler la croissance. Il s’agit de conditions nécessaires, mais non suffisantes.

D’ailleurs, l’environnement macroéconomique et la qualité des institutions publiques sont parmi les trois critères retenus par le Forum Davos. La question à poser est de savoir si le Maroc est décidé et capable de relever les défis ainsi énumérés pour accompagner et rentabiliser, en quelque sorte, les chantiers lancés et accéder, enfin, à un niveau de croissance générateur d’investissement et d’emploi. Sinon, on serait en droit de mourir de sérieuses inquiétudes quant à l’avenir.

Abdelmajid Ibenrissoul, Economia