Nous sommes en 2006 et les relations entre le Maroc et son voisin, l'Algérie, restent bloquées au malheur des citoyens de ces deux pays et de la construction d'un avenir en commun tant attendu. Quelles sont les dernières évolutions et quelles sont les persepectives des rapports entre les peuples marocains et algériens ?


Retour sur une histoire contrariée

Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, les relations entre les deux « pays-frères » - qui n’arrêtent pas de clamer leur liens façonnés par la langue, l’histoire et la religion - ont toujours été au bord de la rupture, à l’exception de la période allant de 1969 à 1974. Cette belligérance permanente s’est manifestée sous forme de confrontation militaire à Tindouf en 1963 et, depuis 1975, met les deux pays au bord de l’affrontement au sujet du Sahara marocain contesté par l'Algérie. Le Maroc avait instauré le visa aux ressortissants algériens suite aux attentats d’Atlas Asni (Marrakech 1994), pour des raisons sécuritaires. En réponse, l’Algérie avait décidé de fermer les frontières. En juillet 2004, le Royaume chérifien décide de supprimer le visa, pour « le rapprochement entre les deux peuples ». La réciproque algérienne est annoncée le 2 avril 2005 et n’a pas été suivie par une réouverture de la frontière terrestre qui « demandera de nombreux mois », avait alors déclaré le Président Bouteflika.

La contradiction entre les proclamations de foi unitaires et l’animosité des relations trouve ses racines dans un manque de démocratie dans chacun des deux pays. Avec les phases de transition et de démocratisation actuelles, notamment au Maroc, un autre avenir peut être espéré.

Algérie - Maroc : Histoires parallèls, destins croisés

« À quand un couple algéro-marocain, indispensable moteur d'un Maghreb des régions ? Une telle perspective réclame, des deux pays concernés, de regarder, sans fard ni complaisance, leur passé, y compris le plus récent, pour préparer l'avenir. Fort d'une vision comparatiste des deux "faux frères" du Maghreb, Benjamin Stora a apporté en 2002, dans son ouvrag, Algérie-Maroc : Histoires parallèls, destins croisés, une contribution majeure, loin des silences officiels, des manichéismes simplificateurs ou des masques de circonstance. Luttes d'indépendance, nationalisme arabe, Islam, émergence d'États forts, litige saharien, minorités berbérophones, enjeux de mémoire : l'auteur nous révèle des singularités, mais également des imaginaires communs qui pourraient augurer d'un Maghreb uni et démocratique. »

« Tout au long de ce livre, truffé de références bibliographiques et assorti d’une chronologie comparée des deux histoires (de 1912 à 1999) et de textes annexes reprenant les entretiens accordés par l’auteur à la presse maghrébine entre 1999 et 2001, l’historien revisite les imaginaires des deux peuples, met en lumière les souvenirs qui les rassemblent et ceux qui les séparent. (…) Pour autant, et malgré ces points communs, Benjamin Stora établit une distinction importante entre les deux nationalismes. Nation de longue date, le Maroc, qui a connu une durée et une forme de colonisation différentes de celles de l’Algérie, cultive un rapport à l’histoire qui "s’enracine dans la tradition et insiste sur la continuité." En revanche, pour les Algériens, qui ont vécu la présence ottomane avant l’arrivée des Français, c’est "l’histoire (anti)coloniale (qui) invente le territoire." "Ces perceptions distinctes, écrit l’auteur, entraînent deux formes de légitimation de l’Etat-nation. Elle passe, au Maroc, par l’histoire longue, tandis qu’elle transite, en Algérie, par la puissance géographique."

L’émergence d’une conscience citoyenne Cette distinction explique l’origine de la séparation et de l’affrontement géopolitique auxquels se livrent l’Algérie et le Maroc depuis 40 ans. Les deux Etats sont-ils pour autant condamnés à s’opposer ? Rien n’est moins sûr, avance l’historien qui estime que la réconciliation entre les deux pays se fera par "en bas".

"En Algérie comme au Maroc, écrit-il, le travail difficile et parfois douloureux d’anamnèse sur les "années de plomb" des décennies 1970-1980 redonne une homogénéité aux cultures politiques figées dans le carcan des barrières nationales, insuffle du sens et du sang neuf à l’action collective, citoyenne. ».

« Pourtant, en dépit de ces différencs, au Maroc comme en Algérie, des sociétés jeunes et urbaines veulent plus de vérité, de justice, d'Etat de droit, de démocratie. Dans les deux pays, aussi, on assiste à un intérêt nouveau pour le passé proche. La découverte d'une histoire récente, sujette à polémique et longtemps occultée, donne parfois lieu à de grands déballages. »

« En conclusion de son dernier ouvrage, Algérie Maroc, histoires parallèles, destins croisés, Benjamin Stora, un spécialiste de l'Afrique du Nord, parie à terme sur l'avènement d'un Maghreb uni, malgré les "singularités évidentes, synonymes de rapports difficiles". "Les peuples de ce territoire, écrit-il, partagent la même langue, la même culture, la même foi. L'histoire a aussi forgé des liens puissants dans les combats anticoloniaux. Aussi, le Maghreb politique ne peut-il que se construire, en dépit des résistances et des retards. »

Le poids de l'économie et l'espoir d'un avenir commun

Les entrepreneurs avaient lancé un message fort en direction de leurs gouvernements, en créant le 24 avril 2005 la Chambre de commerce mixte algéro-marocaine. L’acte constitutif de cette chambre a été signé par la Fédération marocaine des chambres de commerce, d’industrie et des services et par la Fédération de la chambre algérienne de commerce et d’industrie, en marge du deuxième Forum des hommes d’affaires algéro-marocains (organisé à Alger après celui de Casablanca en février). Les hommes d’affaires souhaitent hâter le développement des échanges et des investissements entre leurs deux pays et tenter d’enrayer le poids de l’informel qui plombe leurs économies à la frontière.

En 2004, l’Algérie a exporté vers le Maroc l’équivalent de 200 millions de dollars (70% d’hydrocarbures) et a importé pour 187 millions, l’acide phosphorique, des médicaments, des parfums et du plomb. Ce qui est infime en regard du secteur informel. La frontière, poreuse, est le lieu d’une contrebande des plus diversifiée : carburants en provenance d’Algérie, mais aussi produits alimentaires (farine, pain, produits laitiers, boissons...), pièces automobiles ou encore médicaments. La chambre de commerce d’Oujda (Maroc) estime le montant de ce trafic à 550 millions d’euros par an. L’Est marocain dépendait largement des échanges avec l’Algérie jusqu’en 1994. Le volume des échanges étaient alors estimé entre 1,5 et 2,5 milliards de dollars par an. Plus de 60% des ressources financières d’Oujda provenaient de ces échanges avec l’Algérie.

La ferveur nationaliste contre le voisin diminuerait avec une plus grande ouverture, qui permettrait une décrispation des deux côtés, avec l’établissement des relations de peuple à peuple, entre entrepreneurs, associations, syndicats, partis, élus, journalistes, universitaires, etc. Celles-ci pourraient faire revivre la mémoire de l’héritage commun et rendre chacun plus sensible aux attentes de l’autre.

Malgré une histoire contrariée, malgré des rapports tendus officiellement entre les deux pays, les peuples voisins savent que beaucoup de facteurs les unissent. Comme l'a écrit Benjamin Stora, le Maroc et l'Algérie ont des histoires parallèles et des destins croisés. L'ouverture des frontières entre les deux pays est vitale, elle permettra enfin un renouveau des échanges entre les deux peuples, échanges économiques mais surtout humains !

Younes Slaoui, Vision.ma. Sources des documents utilisés : BiblioMonde et Afrik.com