Par Mehdi El Mandjra

peringati_11_september_copyMahdi Elmandjra a fait une longue carrière au sein des Nations Unies où il a notamment été chef de la division Afrique et sous-directeur général de l’Unesco. En 1992, il publie l’ouvrage «Première guerre civilisationnelle».

Il y développe la thèse que le conflit qui a commencé en août 1990 conduit à la première guerre civilisationnelle dont la guerre du Golfe n’est que le premier feuilleton d’un conflit Nord-Sud dominé par des considérations d’ordre culturel. Un conflit où l’enjeu est celui de la diversité culturelle face à un nouvel hégémonisme qui s’appuie sur la force et un pouvoir de destruction inégalé dans l’histoire de l’humanité. Mahdi Elmandjra revient sur les derniers déroulements en Irak.

Comment réagissez-vous à la pendaison de Saddam Hussein ?
Je pense que le rôle d’un individu dans un système est secondaire. Parler de l’Irak de Saddam Hussein ou du Maroc de Hassan II est une manière primaire d’analyser les événements car l’histoire des pays et des relations internationales ne se réduit pas à une personne, aussi importante soit-elle. Je préfère réfléchir sur des périodes de vingt à trente ans.

Comment analysez-vous le rôle des Etats-Unis en Irak ?
Tout le monde parle de 2003 comme étant l’année où l’Irak a été attaqué. C’est faux. 2003 a été l’année où l’Irak a été occupé. Depuis le 17 janvier 1991 (début de la première guerre du Golfe) à aujourd’hui, il ne s’est pas passé un jour sans que la population irakienne n’ait été bombardée. Cela fait 300 mois, soit 93 000 jours, que l’Irak est bombardé, causant depuis 1991 presque trois millions de morts. En comparaison, la guerre du Vietnam a duré 90 mois.

Comment expliquez-vous cet acharnement sur l’Irak ?
La violence des attaques à New York (attentats du 11 septembre 2001), qui sont horribles, a généré une peur qui est aujourd’hui exploitée pour gouverner. C’est ce que j’appelle la «phobiecratie». On emploie le concept du terrorisme de façon à justifier toutes les actions, y compris celles du terrorisme d’Etat. Pour moi, ce que font les Etats-Unis en Afghanistan, en Irak et dans d’autres zones du monde relève du terrorisme d’Etat qui s’attaque à l’autre terrorisme, lui aussi monstrueux. Les gouvernements du Tiers-Monde manient eux aussi la " phobiecratie ". Dans nos pays, la peur est exploitée par des dictateurs pour justifier ce qu’ils font, ceux qu’ils mettent en prison et ceux qu’ils ne jugent pas.

Comment décryptez-vous l’histoire récente de l’Irak sous le prisme de cette «phobiecratie» ?
Les Etats-Unis, mais aussi Israël, ont exploité la peur en commençant par dire qu’il y avait des armes de destruction massive en Irak. On a ainsi justifié les missions d’inspection des Nations Unies, les enquêtes, puis les bombardements et le renversement de Saddam Hussein. Puis on a éliminé un homme qui a été mis au pouvoir et maintenu par l’Occident qui lui a vendu des armes chimiques. Pourquoi ? Parce qu’à un moment, Saddam Hussein était un laïc qui voulait séparer la religion de l’Etat et était disposé à combattre le pays qui a connu la véritable révolution musulmane, l’Iran. Le résultat : un million de morts, avec des armes occidentales. Puis, du jour au lendemain, ce même Saddam Hussein est devenu un danger parce qu’il a développé une puissance militaire et parce qu’il a envoyé quelques fusées sur Israël.

Quelles sont les conséquences de cette «phobiecratie»?
Les Etats-Unis, mais aussi l’Europe, ont perdu leur souveraineté sur tout ce qui concerne le droit. Aujourd’hui, les Etats-Unis imposent leurs propres normes, leurs règles, leur présence et leur renseignement. Ils imposent même leurs règles en Europe et utilisent les aéroports européens (M. Elmandrja fait allusion aux avions de la CIA transportant des présumés terroristes qui ont fait des escales dans les aéroports européens), alors on peut imaginer ce qu’ils font dans les pays du Tiers-Monde. J’étais l’un des premiers à saluer ce qu’on appelle la société de l’information mais cette société du savoir s’est soudainement transformée en société du renseignement. Les milliards de dollars qui sont attribués au renseignement auraient pu aller au développement, à la santé, à l’éducation mais servent à pratiquer toutes sortes d’espionnages, à orienter l’information, à créer de la désinformation.

Vous estimez qu’aujourd’hui les Nations Unies ne constituent plus un rempart contre ces dérives…
C’est inacceptable que Ban Ki-Moon (nouveau Secrétaire général des Nations Unies) ne condamne pas la peine de mort et justifie implicitement l’exécution de Saddam Hussein. J’ai quitté le système des Nations Unies en 1981 car le vent tournait et l’hégémonie américaine débutait. M. Perez de Cuellar (secrétaire général de l’ONU de 1982 à 1991) est arrivé et a mis l’ONU dans un état comateux, puis M. Boutros-Ghali (1992-1996) l’a mise à mort et Kofi Annan l’a enterrée. Ban Ki-Moon a maintenant enseveli la tombe des Nations Unies. Aujourd’hui, il n’y a plus d’instrument qui établisse des normes et les fasse respecter. Toutes les valeurs de la coopération internationale sont mises à terre.

Pour vous, la situation actuelle en Irak est-elle le fruit de ce que vous avez appelé dès 1991 une «guerre civilisationnelle»?
Un jour, George Bush a déclaré : «nous ne permettrons jamais qu’un pays ou une puissance affecte notre système de valeurs et notre mode de vie». De son côté, l’Irak est l’un des rares pays arabo-musulmans à avoir éliminé l’analphabétisme, à s’être doté d’un excellent enseignement supérieur, un des rares pays dont le passé remonte à plus de 4 000 ans. C’était aussi un pays où la créativité existait et s’exprimait au travers de la peinture, de la poésie et du théâtre, ce qui était contradictoire avec son régime autoritaire. L’Irak investissait également dans la recherche et le développement bien plus que tous les pays arabes réunis. Mais les capacités technologiques ainsi développées mettaient en danger Israël. Or, il n’est pas permis de toucher à la capacité d’Israël qui a le droit d’avoir des missiles à ogives nucléaires. Dès qu’un pays arabe ou musulman s’amuse à développer du nucléaire, même civil, les réactions ne tardent pas. Par contre, la semaine dernière, l’Union européenne a recommandé aux pays européens de se mettre à l’énergie nucléaire…

D’un point de vue «civilisationnel», quel danger représentait l’Irak pour l’Occident ?
Son développement préparait à une véritable démocratie et aucune puissance occidentale n’est prête à tolérer un système démocratique dans un pays musulman, arabe ou même du Tiers-Monde. Il y a quelques exceptions en Amérique Latine mais ces pays ont des valeurs judéo-chrétiennes.

  Pourtant l’Occident, Etats-Unis en tête, prône la démocratie. Quelles sont les conséquences de cette contradiction ?
La crédibilité de l’Occident comme défenseur de la démocratie est morte dans le Tiers-Monde. Hormis l’Allemagne et le Vatican, les pays européens, qui sont contre la peine de mort, n’ont pas condamné l’exécution de Saddam Hussein. L’Union européenne l’a fait mais à part l’Allemagne, les pays ne se sont pas prononcés individuellement.

Quel est le moteur de cette «guerre civilisationnelle» ?
L’incompréhension par l’Occident de ce qu’est l’islam. Lors d’une émission de télévision en France en 1981, j’ai dit que l’Occident avait trois obsessions : la démographie, l’Islam et le Japon. En 2006, la croissance démographique inquiète moins et le Japon est devenu une peur pour la Chine mais on arrive à négocier avec elle. Reste l’islam qui gagne du terrain. Parce que cette religion n’est pas comprise, y compris par certains musulmans, elle génère de la peur. En 1976, le Vatican a compté le nombre de musulmans qui se sont révélés plus nombreux que les catholiques. Il y a aujourd’hui en Occident une volonté de combattre cet islam sous prétexte qu’il y a du fanatisme. Au lieu de sauvegarder son histoire, sa culture, l’Occident a préféré se mettre au service des Etats-Unis comme un mercenaire.

Pourquoi ?
Parce que l’Occident a peur et parce que les Etats-Unis le protègent. Les Etats-Unis se livrent au même chantage qu’avec le Japon auquel ils disent : «je vous donne le parapluie nucléaire. Vous avez la Corée du Nord qui risque de vous attaquer». Ils font de même avec l’Europe mais lui proposent un parapluie antiterroriste.

Quel remède voyez-vous à cette «guerre civilisationnelle» ?
Ce que j’appelle la communication culturelle : comprendre l’autre. En 1991, j’ai créé le Prix de la communication culturelle Nord/Sud. Chaque année j’essayais de trouver celui qui au Nord avait fait le maximum pour expliquer ce qu’est le Sud et vice-versa. Mais j’ai décidé de transformer ce prix en quelque chose de plus urgent : que les gens du Sud apprennent à défendre leur dignité. Cette année, le prix change de nom pour devenir celui de la Défense de la dignité. Il sera octroyé à des personnes qui auront le plus fait pour combattre l’humiliation. Nous, les gens du Tiers-Monde et du monde arabo-musulman, avons la plus grande part de responsabilité dans ce qui se passe.
C’est-à-dire ?
Nous avons accepté d’être humiliés. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’on ne compte qu’une seule puissance (les Etats-Unis). Pour cette raison, je parle de «méga-impérialisme». Même au temps des Pharaons, de l’Empire romain, grec ou ottoman, il existait des contrepoids.Malheureusement, dans nos pays, il y a une complicité entre les gouvernements du Tiers-Monde et les puissances qui combattent leurs populations. Cette puissance fait aujourd’hui ce qu’elle veut et humilie. Dans le Tiers-Monde, le premier degré de l’humiliation est celle de nos chefs d’Etat. Comment réagissent-ils ? Que fait-on quand on est humilié ? On réalise des opérations de transferts, on humilie ceux qui sont en dessous de vous. Alors nos gouvernants humilient leurs populations. La pire des humiliations, celle du troisième degré, arrive quand ces populations s’auto-humilient en l’acceptant. Mais il y a une limite, un point de rupture. Quand un système est attaqué par une infection, le nombre de globules blancs augmentent, dévorent le nombre de globules rouges, le corps réagit, la fièvre monte. Il y a un point de rupture. Le corps humain a un système d’autodéfense et les corps sociaux aussi. Même les plus démunis ont des réflexes d’autodéfense. Et nous y sommes. Ces populations ne peuvent plus tolérer cette humiliation, ne tolèrent plus que leurs chefs d’Etat ne condamnent pas la mise à mort de Saddam Hussein alors que ce jour-là on a humilié l’islam en exécutant cet homme le jour de la fête du sacrifice. Il existe aussi une petite couche de soi-disant élite qui ne connaît rien de l’Occident et se trouve dans une situation d’aliénation. Ils ignorent leur propre culture comme la culture qu’ils croient pouvoir prendre. Malheureusement enfin, les événements se déroulent sur de longues périodes et, dans les démocraties, les hommes politiques au pouvoir ne pensent qu’aux prochaines élections. Quant au monde arabo-musulman, donnez-moi un seul pays qui ne soit pas une dictature et qui ne soit pas maintenu et protégé par l’Occident.

Etes-vous optimiste pour l’avenir ?
Gandhi a dit un jour en parlant de l’Occident, du colonialisme anglais :
«Ils commencent par vous ignorer, puis ils se moquent de vous, après ils vous combattent et alors vous gagnez» . Gandhi ne parlait pas de la victoire des Indiens sur les Anglais mais de la victoire de l’être humain.