Après plusieurs années d’absence, Rachid Taha se produira, pour la première fois, dans une série de concerts à travers le pays. Dans cet entretien, le rockeur évoque ce retour aux sources, parle de ses appréhensions de rencontrer le public algérien et des difficultés d’organiser des spectacles en Algérie.

Liberté : Comment vivez-vous ce retour ?
Rachid Taha : Cela fait longtemps que je ne suis pas revenu pour donner un spectacle. Mais ce n’est pas le cas sur le plan personnel.

Vous revenez pour des concerts à Alger, Oran, Annaba et Tlemcen, qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Je considère que cette tournée est plutôt serrée, parce que l’Algérie est beaucoup plus vaste que ça. Je suis curieux de voir comment ça va se passer, parce que c’est la surprise totale pour moi et pour le public. Les gens me connaissent, ils m’ont vu à la télé, ils connaissent Ya Rayeh mais ne savent pas exactement qu’est-ce que je fais.

Comment voyez-vous ce premier contact avec le public algérien ?
Je ne sais pas. Je ne connais pas le public algérien et je n’ai aucune appréhension. Il n’y a pas de différence entre un public américain, algérien ou marocain. Pour moi, ce sera le même quota de bonheur ou de douleur ; on verra lors du concert. Évidemment, sur le plan personnel, il y a un peu d’appréhension car lorsqu’on revient dans le pays où on est né où les racines sont très ancrées, il y a une certaine peur. D’ailleurs, on est quelque part prisonnier, même si sur le plan professionnel on est totalement libre.
Évidemment, cela intimide et nous fait perd de notre spontanéité. On ne réagit pas de la même manière lorsqu’on fait un concert de rock en Algérie ou à Londres. Cela se voit chez les chanteurs arabes, chez lesquels je trouve qu’il y a de l’hypocrisie dans leurs spectacles. Tous cela  me désole.

Quelle est la formule Rachid Taha ? Beaucoup de rock et de chaâbi… Comment êtes-vous arrivé à cela ?
Je suis un “chaâbiste”, je suis pour la musique populaire. Le chaâbi fait parti de la musique au même titre que la musique country américaine. D’ailleurs, on trouve un instrument extraordinaire qui est le banjo dans ces deux types de musique. Cet instrument a été introduit par les Américains en Algérie lors de la Seconde Guerre mondiale.
N’en déplaise aux Algérois, le chaâbi vient du Maroc. D’ailleurs, les grandes figures du chaâbi, notamment El Anka, sont très influencées par la culture marocaine et c’est Dahmane El Harrachi qui a donné un timbre algérois à la musique chaâbie.

Une carrière internationale pour arriver enfin en Algérie. Pourquoi la tournée algérienne est venue beaucoup plus tard ?
Malheureusement, il n’y a pas de structures pour prendre en charge des tournées à travers le pays. Il a fallu faire appel aux structures européennes, notamment françaises, pour parvenir à se produire en Algérie. Je tiens simplement à signaler que de toutes les tournées que j’ai faites dans les pays arabes, elles ont été prises en charge par des structures étrangères. Nous n’avancerons qu’une fois les structures algériennes auront la capacité d’organiser des tournées.

Quel est le programme que vous allez présenter lors de votre tournée ?
Je n’ai pas envie de dévoiler le programme des concerts. Il y aura du rock, de la techno, des reprises et des surprises qui peuvent être bonnes ou mauvaises.

Comment était l’expérience raï avec le trio Un deux trois soleil ?
Il avait des aspects positifs sur le plan de la couverture médiatique en Europe, notamment en France, et négatifs sur le plan musical. Cette expérience a tué le raï, car c’était d’un niveau musical très élevé. Il est très difficile de reprendre une telle production. Il ne suffit pas de faire des chansons pour arriver à un niveau comme celui de ce trio.
C’est pour cela que depuis, il n’y a pas eu un grand succès dans la musique raï. La musique est un travail de longue haleine, ce n’est pas uniquement un truc commercial. C’est une démarche politique et intellectuelle.

Vous considérez-vous comme un chanteur engagé ?
Oui, je suis engagé mais... Je pense que chanter en arabe en France, c’était de la provocation. Je voulais démontrer que la langue arabe est riche et poétique, contrairement aux idées reçues.

Qu’avez-vous ressenti lors du décès de cheïkha Rimitti ?
C’est une grande perte pour la culture algérienne. Même si, sur le plan officiel, sa musique n’était pas très appréciée en Algérie. Cependant, elle était très connue à l’étranger. Nul n’est prophète en son pays. Il faut noter que c’est très difficile de pratiquer le métier de chanteur pour une femme, surtout à son époque. Elle était d’un grand courage et elle s’est fait une place malgré les résistances de notre société. C’est ça le métier du chanteur engagé, il faut s’imposer. Ça ce passe de la même façon même dans les pays occidentaux. D’ailleurs, il y a certains chanteurs qui sont censurés à cause de leurs textes. C’est le cas en ce moment pour un chanteur français qui a écrit un texte sur le président Chirac.

Après la reprise de Ya Rayah, êtes-vous tenté par d’autres reprises ?
J’ai fais beaucoup de reprises. J’ai repris Mazouni, Dahmane El Harrachi, Belawi El Houari, El Anka… J’ai repris tout cela dans un album qui s’appelle Diwane.

Vous avez un grand penchant pour le raï...
Oui, mais c’est beaucoup plus le raï “du bled”. Il ne faut pas oublier que je suis originaire de l’Ouest, donc je suis imprégné de cette culture. J’adore les textes, ils sont très poétiques car, à l’origine, il y avait de la recherche.
À l’époque coloniale, cette musique n’était pas appréciée et à l’indépendance les gens ont trouvé que c’était un chant rebelle.
La première fois que j’ai assisté à ce type de concerts, c’était à Mostaganem avec cheikh El Manache.

Propos recueillis  par Wahiba LabrÈche

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